mercredi 8 avril 2015

Du « bien-être » au « plus être »

« Affirmez-vous », « Développez votre potentiel », « Soyez zen », « Améliorez vos performances », « Faites plus en moins de temps », « coachez votre peau », « Perdez 5 kg en un mois » : notre époque est propice aux injonctions en tout genre. A moins de se couper du monde, difficile en effet d’échapper aux nombreux impératifs actuels de performance.

Quelle influence peut avoir sur nous cette culture du « toujours plus » et du « toujours mieux » qui déborde du cadre professionnel pour envahir aujourd’hui chaque aspect de notre sphère privée ? Comment échapper à cette dictature d’un « moi » idéal, aux limites sans cesse repoussées ? En un mot, comment renouer avec nos propres aspirations, au rythme qui est le nôtre ?
Voici quelques pistes de réflexion sur les valeurs qui régissent, volontairement ou non, nos existences.

Les dictats du développement personnel : du « bien-être » au « plus-être »
Les nouveaux philosophes ont été les premiers à identifier les mythes du développement personnel et leurs conséquences sur notre mode de vie. « Les conseillers en  développement personnel, mélange de psy, de coach, de sage, de moraliste, de consultant, parlent de dépassement de soi, d’accroissement de pouvoir. Ils proposent non pas de soulager notre mal-être ni même d’assurer notre mieux-être, mais de nous faire accéder au plus-être, façon surhomme. Le mot-clé est ici celui de « potentiel ». Il résonne comme un cri de ralliement : vous possédez d’immenses ressources, affirment les prédicateurs de la performance. Votre mémoire est extensible à l’infini…», témoigne Michel Lacroix, auteur d’un essai consacré  à la question. Et il nous met en garde contre les dangers de cette « idéologie » : « toute médaille à son revers. On finit par faire plus de mal que de bien aux individus en soulignant l’écart entre ce qu’ils sont et ce qu’ils pourraient être ».

La crainte de la médiocrité a remplacé la crainte de la culpabilité
Les dérives du culte de la performance trouveraient leur racine dans le déficit moral de notre société. Telle est du moins l’explication proposée par la philosophe Francine Carrillo : « Si le XIXe siècle était obsédé par l'opposition du bien et du mal, si l’individu craignait de se rendre coupable de transgressions, de nos jours, c'est l'écart entre le moi idéal et le moi réel qui pose problème. Nous vivons dans une société où la crainte de la médiocrité a remplacé la crainte de la culpabilité. La dépression s'impose ainsi dans notre culture comme une maladie de la responsabilité, celle de n'avoir d'autre compte à rendre qu'à soi-même de la réussite ou de l'échec de sa vie. L'obligation morale n'est plus fondée sur le permis/défendu, mais sur le fait de devoir se montrer "à la hauteur". Si le névrosé se sent coupable devant une loi qu'il enfreint, le déprimé, lui, se sent insuffisant devant une obligation de réussir qui l'épuise et il tombe en panne ! ».

Profil d’un candidat au burn out
D’après le psychologue Alain Rioux, l'individu risquant le plus de s'épuiser à la recherche de la perfection est dynamique, talentueux et possède un certain magnétisme,  « Il a de nombreux buts à atteindre, se jette de toutes ses forces dans ce qu'il entreprend et s'attend à ce que ses efforts soient récompensés à leur juste valeur.  Naturellement (et malheureusement pour lui) il perçoit que les exigences de la société et de l'entreprise pour laquelle il travaille, face à sa performance, sont tout à fait légitimes.  Cette personne est convaincue que l'énergie ne lui fera jamais défaut.  Le plus dommage, c'est que l'individu qui s'épuise oriente souvent ses efforts dans de mauvaises directions.  Ceux-ci deviennent disproportionnés par rapport aux résultats qu'il obtient et ce qui est malheureux c'est qu'il sera le dernier à le remarquer. La recherche de biens matériels ou d'objets valorisés par notre société de consommation est un signal d'alarme qui devrait nous mettre sur nos gardes». 

Comment échapper à la fuite en avant ?
C’est au psychiatre Herbert Freudenberger* que l’on doit le concept du burn out résultant d’un épuisement professionnel. Selon lui, le seul moyen de prévenir cette « brûlure interne », consiste à se centrer sur soi-même et à prendre contact avec ses aspirations profondes.  Il s’agit de se poser les bonnes questions : « L'image que je projette correspond-t-elle à la réalité? Il faut toujours faire attention de ne pas se considérer comme un surhomme à qui le repos mental et physique est inutile.  Il faut être vigilant face à la fatigue et aux heures de sommeil perdues que nous repoussons constamment à la nuit suivante.  Rappelons-nous que nous sommes toujours plus important comme humain, peu importe les responsabilités que comporte notre travail. Un engagement professionnel positif s'exprime par un intérêt vif dans la tâche qui nous incombe mais aussi par un certain détachement émotionnel ».  Pour mieux nous faire comprendre son message, Freudenberger conclut son livre en citant Perls: "Ami, ne soit pas perfectionniste car le perfectionnisme est une malédiction qui t'épuisera". 




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